Du cristal au jardin

Le cristal est avant tout un matériau que je m’efforce d’utiliser pour ses qualités propres : transparence hors du commun, couleur, éclat, luminosité. Le son du cristal est lui aussi très caractéristique. Pour moi, le mot cristal évoque d’abord le luxe, la fête, l’exceptionnel …

Ce n’est pas la fonction qui domine, c’est la préciosité, un territoire qui ne relève ni de l’ordinaire ni nécessairement du prestige. Avec les jardins de cristal, j’ai cherché à faire oublier la fonction initiale des objets : ceux qui sont présentés ne le sont pas pour ce qu’ils sont mais pour ce qu’ils évoquent. Je me demandais comment raconter une histoire commune à toutes les cristalleries, tout en tenant compte des singularités, de la symbolique de chacun. Finalement, pour Daum et pour Lalique, c’est assez littéral. Chez Saint-Louis et Baccarat en revanche, on est plutôt dans le décalage : en posant des verres par terre, par exemple, ou en utilisant un lustre. Je crois que ces grandes marques de cristal ont trouvé comme principal intérêt dans le projet de voir subvertir le rapport traditionnel que les expositions entretiennent généralement avec elles ; tout à coup, ce n’était plus d’art de la table qu’il s’agissait, mais de tout autre chose.

Cristal et French touch

Il y a dans le cristal une forme de légitimité proche de celle des matériaux naturels qui lui permet de coexister avec d’autres matériaux, comme le noir ou le blanc le font avec toutes les couleurs.

Dans sa transformation, la magie vient de la disparition de ce qui le constitue en une matière limpide, une couleur, un éclat de lumière. Je ne crois pas que ce soit un art typiquement français, mais l’art de vivre français l’a porté à une virtuosité rarement égalée.

Cette fameuse élégance française, cette French touch, je me demande si ce n’est pas simplement de savoir aller trop loin mais avec mesure. Et cela a eu une influence certaine sur les arts décoratifs : des figures de grands créateurs ont donné au cristal le statut d’un art plus que d’un artisanat. Il y a donc quelque chose de reconnaissable dans le cristal français, une patte bien spécifique.

Cristal et jardin

Genèse des Jardins de cristal

Le projet Jardins de cristal est né d’une initiative de Denis Simmerman, l’ancien directeur du Pôle verrier. Il a eu l’idée de réunir les grandes cristalleries françaises pour une exposition commune à l’abbaye des Prémontrés, à Pont-à-mousson. Le jardin du cloître, un lieu inédit pour une exposition de cristal, fut choisi pour cet événement. Le lieu trouvé, la question de la scénographie dans cet espace singulier pour présenter des pièces de cristal s’est posée et, parce qu’il connaissait mon travail transversal autour d’un design, du jardin et de la scénographie, il m’a invité à réfléchir sur ce projet.

Il n’y avait rien du tout au départ, aucune idée précise n’avait été formulée. On ne savait d’ailleurs pas comment montrer des objets en cristal à l’extérieur et je ne voulais surtout pas faire une exposition sous cloches… Ce qui m’a immédiatement intéressé, c’est la possibilité de travailler avec un matériau quasiment inusité en extérieur, et dont la nature même était susceptible de rejouer la féerie, l’idéal du jardin, un prolongement passionnant dans l’écriture des jardins ; J’aimerais un jour prolonger cette expérience en dessinant des pièces spécifiquement pensées pour faire un jardin

Au moment où le projet a débuté, j’avais déjà réalisé des jardins privés, il y a eu aussi des projets importants qui n’ont pas été réalisés : à l’Académie de France à Rome, Chez Hermès à Tokyo …

Mais ces projets qui ne se font pas nourrissent énormément tous les autres. Ils existent quand même, soit parce qu’ils sont publiés, soit parce qu’ils sont réutilisés, remaniés, et s’incarnent dans des projets futurs.

En passant par la Lorraine …

Pour préparer l’exposition, et pour approfondir ma connaissance du cristal, je suis allé faire le tour des cristalleries. Je me suis également rendu à l’abbaye des Prémontrés pour prendre en compte les caractéristiques physiques du lieu. Le fait de devoir intervenir en extérieur, dans un lieu historique et dans un cadre aux dimensions particulières, est une contrainte contextuelle forte. Sur les sites industriels, j’ai fait énormément de photos, notamment de tous ces outils très spécifiques au travail du cristal : il y a par exemple ces grands disques qui viennent abraser les pièces, ces longues tiges qui servent à cueillir le cristal dans les fours …

J’ai un attachement particulier pour les usines, les ateliers … partout où l’on transforme la matière, où le génie se manifeste.

Ce qu’il y a de fascinant dans les sites de Lorraine, c’est la taille de ces usines, gigantesques au regard des pièces qui y sont ciselées. Il y a un nombre d’étapes très important avant de pouvoir finir une pièce, et une sorte de brutalité paradoxale quand on considère la finesse des pièces obtenues. J’y suis allé plusieurs fois et y retourne toujours avec la même ferveur.

Cristal et jardin

Laisser opérer le hasard

Pour l’exposition, l’enjeu était de trouver un point de convergence entre tous ces cristalliers qui ont chacun une histoire très différente. Il me fallait d’abord commencer par rassembler, par trouver un terrain commun, plutôt que d’envisager des différences et des spécificités. Mes premières visites sur les sites des cristalliers m’ont fait découvrir une matière qui a pris une place extrêmement importante dans les Jardins de cristal : le groisil. Le groisil, c’est du cristal sous une forme non manufacturée. On l’obtient à partir de silice, de potasse et de plomb, en portant ce mélange à très haute température.

Pour créer les couleurs, on ajoute des oxydes dans le mélange avant la fusion. Je me suis servi de ce groisil avec l’idée de révéler quelque chose derrière les objets. En trichant avec la réalité objective, ce qui à la fin permet d’en donner une lecture plus éprouvée, j’ai voulu montrer le groisil comme s’il s’agissait d’un minerai brut dont on dégagerait les œuvres comme d’une gangue de cristal. Ce qui m’a immédiatement convaincu dans cette matière, c’est le choc de lumière et de couleur que cela peut susciter, un choc brut et évident.

Au moment où j’ai trouvé le groisil, la question du jardin était déjà là ; or le jardin est dessiné par des verticales, des horizontales, des zones de couleurs, ce qui m’a fait prendre conscience tout de suite que c’était le matériau dont j’avais besoin. La qualité et la granulométrie très variables de ce matériau ont rendu le travail de remplissage de nos paniers d’inox très long et très complexe.

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